14/09/2014

La réquisition des chevaux

 

Les chevaux étaient encore utilisés pendant la guerre de 40, non pour tirer les canons comme en 1914, mais pour effectuer les transports de marchandises. Ils étaient attelés à des carrioles à quatre roues d'un mètre environ de diamétre, plus large en haut qu'au départ du plancher, que l'on peut voir encore dans certains pays comme la Roumanie. Certaines avaient un timonimages.jpg central pour atteler deux chevaux de front, d'autres des brancards pour un seul cheval. On pouvait en voir à Carcassone chargées de bois, de charbon, de pierres, de paille ou de caisses. Il n'y en avait pas à Rustiques et je ne sais pas s'il y en avait à Trèbes.

En 1943, je ne me rappelle pas la date exacte, le maire de Rustiques nous annonça que nous devions présenter un cheval, plutôt beau, jeune, hongre et en bonne santé à la réquisition , à Carcassonne.

Mon père désigna Bijou, un percheron gris pommelé magnifique. Il avait cinq ou six ans, était en pleine forme, vaillant, obéissant et doux.

Ce jour là je suivis mon père et le fils du ramonet « qui menait Bijou » avec le break tiré par Favori. cheval-blesse.gif

Devant le cinéma Odéon, assis à une table, quatre ou cinq officiers, dont l'un devait être vétérinaire et regardait d'abord les dents des chevaux pour en connaître l'âge, se faisaient présenter les animaux qui arrivaient de tous les villages du carcassès.

D'abord à l'arrêt, de face et de profil, ils notaient l'allure générale, les aplombs, l'ensellure, le port de tête, le regard, le jeu des oreilles… Ensuite aux deux allures, au pas et au trot. Un maréchal-ferrand regardait les pieds et , après s'être concertés rapidement, ils désignait l'endroit où les chevaux réquisitionnés étaient parqués ou bien, d'un geste blasé, ils le renvoyaient à son propriétaire qui le récupérait avec un grand sourire.

images.jpgBien entendu Bijou fut accepté et même flatté d'une main amicale avant de devenir cheval d'armée, cheval de guerre.

Nous étions émus et j'avais les yeux humides.

Quelques semaines après le maire désigna encore Canet pour fournir un autre cheval à la réquisition allemande.

Mais ce coup-ci mon père envoya Favori, un breton postier, bai brun foncé, de belle allure, vif, têtu mais qui avait 25 ans et était poussif.

Il ne fut pas réquisitionné. Les allemands étaient sûrement « des hommes de cheval »

Lorsque les chevaux étaient pris, comme à Canet, dans une écurie où il y avait sept chevaux, la douleur de la perte d'un animal était moins forte que celle qui étreignait le petit propriétaire à qui l'on venait de voler son cheval. C'est ce qui arriva à mon grand-père.

 

Jacques Carbonnel

 

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